À bout de souffle

Ceci est une photo couleur, prise vers 11 heures du matin.

Le ciel a disparu depuis trois jours. La fumée des feux de forêt qui sévissent dans l’État de Washington et en Oregon a recouvert le sud de la Colombie-Britannique. Partout l’air est épais, âcre, toxique.

En me réveillant vendredi, j’ai cru que le premier brouillard de l’automne était arrivé dans la nuit. Mais c’était la fumée qui faisait pâlir la colline d’en face. En sortant, j’ai eu l’impression de plonger la tête dans un cendrier. L’odeur m’a prise à la gorge en quelques instants. J’ai dû rentrer, fermer toutes les fenêtres, et me confiner pour le reste de la journée.

Rien n’a changé depuis les deux derniers jours. Je continue de consulter la carte interactive indiquant les taux de particules fines (dites PM 2,5) dans l’air, dans l’espoir de détecter une baisse de la concentration, mais les chiffres restent invariablement les mêmes pour notre zone : entre 190 et 200 microgrammes par mètre cube. Quand on sait que l’OMS recommande de ne pas dépasser les 25 μg/m3 sur 24 heures, ça laisse rêveur. Le monde extérieur apparaît comme un vaste bain de poison.

Je me rends ainsi compte que, ces derniers temps, ma capacité à affronter chaque jour reposait de plus en plus sur la santé du monde naturel autour de moi. Tout tombait en ruine, sauf ça : la pandémie de covid avait mis le monde sens dessus dessous, mais je pouvais encore sortir de chez moi profiter de l’air frais et de la nature ; la civilisation tombait morceau par morceau sous les coups d’un postmodernisme devenu fou, mais je pouvais écarter cette tristesse en travaillant au jardin, ou en allant me promener dans les bois.

Mais depuis trois jours, je n’ai même plus ça. Depuis trois jours, j’ai mal au crâne, la gorge sèche et les yeux qui piquent. Depuis trois jours, je vis enfermée, dans un air désormais probablement aussi pollué qu’à l’extérieur. Les rares fois où je m’aventure dehors, le soleil est froid, vaincu par la fumée. Les oiseaux ne chantent presque plus. La lumière est blafarde du matin au soir. Partout règne un calme de mort, une mort puante et asphyxiante.

D’après les informations, la fumée est censée se dissiper demain, lundi. On se demande avec anxiété s’il faut comprendre d’ici le lever du soleil, au cours de la journée, ou au cours de la nuit suivante. Chaque heure compte, et on attend fébrilement la délivrance de ce cauchemar.

Drôle d’expérience que la vie sans air.

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