Diogène sur Twitter (pourquoi je traduis James Lindsay)

« James Lindsay, roi de ta mère » : c’est le nom qu’affichait l’essayiste sur Twitter en janvier 2021. Il suffit de s’abonner à son compte pour en avoir confirmation : entre deux commentaires de Marcuse ou de Foucault, les bourre-pifs sur le thème de « ta mère » y sont allégrement distribués aux méchants et aux importuns. Pas très sérieux, vous me direz. Et pourtant, je tiens ce mathématicien américain pour l’un des intellectuels les plus brillants et les plus importants de son temps. J’ai choisi de traduire ici plusieurs de ses articles (publiés en anglais sur son site New Discourses), et j’ai ainsi pensé qu’il serait utile de vous le présenter brièvement et d’expliquer ma démarche.

Mais réglons d’abord la question de « James Lindsay, roi de ta mère », pour ceux que les facéties twitteriennes de l’auteur laissent songeurs. L’humour, faut-il le rappeler, en particulier l’irrévérence et la moquerie, fait partie de l’attirail du sage qui montre la vérité quand le monde entier se satisfait du subterfuge. Lorsque le mensonge qui est substitué au réel prend des proportions totalitaires, la résistance peut (et doit) s’opérer à plusieurs niveaux : le premier consiste à comprendre la nature du mensonge, qui se dissipe ainsi comme un mirage ; le second consiste à le combattre férocement, notamment en exposant son caractère absurde. Comme Diogène qui se masturbait sur la place publique pour se moquer de la bienséance, ou qui demandait à Alexandre le Grand de se pousser de son soleil, James Lindsay, sur la place publique contemporaine qu’est Twitter, tourne en ridicule les cyniques et les benêts, les charlatans et les dévots de la nouvelle religion diversitaire, et affirme sa liberté d’individu souverain. Et rien n’est plus important que d’user de la liberté d’expression dans toute son ampleur lorsqu’elle est justement particulièrement menacée.

James Lindsay accède d’ailleurs à la notoriété en 2018 grâce à l’affaire dite des grievance studies, ou études victimaires, un canular qui vise à dénoncer l’état de corruption et de délabrement de pans entiers des sciences humaines dans l’université américaine : avec ses collègues Peter Boghossian et Helen Pluckrose, ils rédigent en quelques mois une vingtaine de faux papiers en études féministes au contenu aussi farfelu qu’outrancier (réécriture de Mein Kampf à la sauce féministe, dissertation sur la culture du viol chez les chiens…). Ils parviendront même à en faire publier certains dans de prestigieuses revues universitaires. Pendant quelque temps, le roi est nu : l’affaire choque, on en parle, puis la poussière retombe. Depuis, ces théories de la déconstruction poursuivent leur inexorable travail de destruction de l’héritage des Lumières, de l’universalisme et du libéralisme (en tant que doctrine philosophique) à l’échelle de la société américaine tout entière. Éducation, médias, entreprises et justice sont contaminés, ce virus se répandant depuis quelques mois à une vitesse fulgurante dans la société civile, sous le nom de wokisme, ou mouvement woke (les « wokes » étant littéralement les « éveillés »).

Toujours déterminé à dénoncer les tendances totalitaires de plus en plus affirmées de cette idéologie, James Lindsay poursuit donc le travail entamé avec les grievance studies sous une autre forme : avec son site New Discourses, il se donne pour mission de lever le voile sur les manipulations langagières au cœur des arnaques décoloniales, néoféministes, racialistes, militantes transgenre, etc. Fort d’une connaissance extrêmement approfondie des fondements théoriques de ce mouvement (en gros, postmodernisme et théories critiques — ce que l’on appelle la French theory), il décode les nouveaux concepts dont on nous abreuve et auxquels on nous somme d’adhérer sans réserve sous peine d’excommunication immédiate : la fameuse cancel culture, ou culture de l’effacement (j’emprunte cette proposition de traduction au journaliste Alexandre Devecchio). Racisme systémique, masculinité toxique, transphobie, diversité, inclusion… Tous ces concepts désormais omniprésents, que tout un chacun répète sans réfléchir, sans se rendre compte qu’il se fait ainsi l’agent d’une idéologie destructrice, ont une généalogie. Ils ont été définis par des activistes aux intentions très claires : parvenir au pouvoir en détruisant les fondements de nos sociétés occidentales, accusées d’être la source de tous les maux.

Sur New Discourses, James Lindsay a donc entamé un travail pharaonique, tout à fait dans l’esprit des Lumières, de rédaction d’une encyclopédie (en anglais) des termes produits par ces théories identitaristes de gauche. Il rédige aussi régulièrement des articles thématiques à visée explicative, dont j’ai donc entrepris de traduire certains ici. Ces ressources sont d’une valeur inestimable pour qui sent bien que quelque chose cloche, tout en manquant de la confiance en soi et du bagage théorique pour se défendre face aux attaques viles et sans nuance de ces militants déterminés.

Car c’est une chose de savoir, en soi, que l’on n’est ni raciste, ni sexiste, ni un suppôt de l’extrême droite, comme ces nouveaux fascistes ont tôt fait de l’affirmer ; c’en est une autre de savoir quoi répondre à ces accusations, ou de savoir quoi faire de sa gêne face à la mise en place à marche forcée de ces idées prétendument progressistes. Il faut comprendre la nature de l’arnaque morale et intellectuelle pour pouvoir y résister et la combattre (l’humour faisant donc partie des armes possibles, pour ceux qui le souhaitent et qui le peuvent).

Comme l’explique Lindsay, nous avons tous nos propres « lignes jaunes woke », nos limites au-delà desquelles nous estimons que ce mouvement est allé trop loin. En ce qui me concerne, la liste est longue des choses qui me choquent à l’extrême gauche, mais c’est en particulier l’accaparement idéologique de la langue qui m’insupporte et me terrifie. L’écriture dite « inclusive » (encore une manipulation) me donnait des boutons bien avant que je comprenne véritablement la nature de l’opération idéologique qui la sous-tend. Mais la redéfinition orwellienne des mots, qui se multiplie au vu et au su de tous, me glace véritablement.

La découverte du travail de James Lindsay m’a fait l’effet d’un véritable phare dans la tempête. Enfin, on m’expliquait sérieusement de quoi il retournait. Je n’étais pas folle, ni devenue de droite (ce qui en soi n’est pas un crime, mais n’a simplement jamais correspondu à ma sensibilité). Aussi improbable que cela puisse paraître, c’était bien le monde lui-même qui était tombé fou.

J’ai donc décidé, dans mon temps libre, de faire ma part dans la lutte contre ce nouvel obscurantisme, et de traduire certains des articles de Lindsay afin de rendre ce savoir accessible au public francophone, la France et le Canada (mes deux patries) n’étant pas épargnés par ce terrible virus. Toutes mes traductions sont publiées ici avec l’accord de l’auteur. Il est à noter que je travaille seule, sans le filet de sécurité de la révision par un correcteur, comme il est d’usage en traduction professionnelle — que le lecteur me pardonne donc les inévitables maladresses et imperfections qui n’auront pu être arasées par un collègue avisé. Avis aux linguistes capables et charitables qui souhaiteraient se joindre à l’aventure et donner de leur temps pour quelques relectures épisodiques, d’ailleurs…

En dernière instance, j’espère donc que ces traductions vous seront utiles et que la lecture de ce penseur radicalement et résolument libre aura sur vous le même effet fortifiant qu’elle a eu sur moi. « Qu’importe si le mensonge recouvre tout, s’il devient maître de tout, mais soyons intraitables au moins sur ce point : qu’il ne le devienne pas par moi ! » (Soljenitsyne)

James Lindsay est l’auteur de six livres, dont How to have impossible conversations (2019) avec Peter Boghossian et Cynical Theories (2020) avec Helen Pluckrose. Retrouvez le sur Twitter : @ConceptualJames

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