Jésus, Alice et moi

Il est six heures. « Mary, did you know? That your baby boy would one day walk on water… » chante la voix pénétrée qui sort de mon réveil. « Mary, did you know? That your baby boy would save our sons and daughters… »

J’ai la chance de ne pas avoir à mettre le réveil très souvent, mais lorsque c’est nécessaire, je laisse le soin à mes amis évangélistes de me tirer de mon sommeil. C’est de loin la manière la moins violente que j’ai trouvée de me réveiller artificiellement. Les autres options étaient devenues insupportables : la sonnerie du réveil lui-même, d’une brutalité carcérale impossible ; Justin Bieber braillant sur une radio commerciale, de quoi maudire l’humanité avant même d’être sortie du lit ; ou bien la CBC et sa monomanie vaccinocovidienne, de quoi faire perdre le goût de la vie à l’optimiste le plus acharné. Comparé à ces trois versions de l’apocalypse, mon choix a vite été fait. En vérité, je suis tombée sur Praise 106.5 complètement par hasard, en cherchant justement à échapper aux autres stations (le lecteur avisé aura remarqué comme il faut être déjà perdu dans les lointaines hautes fréquences pour se retrouver sur une station émettant sur 106.5). La chance, donc, m’a un jour réveillée avec un morceau de rock chrétien plein d’entrain, et quelque chose s’est passé. En reprenant conscience, j’ai ri. J’avais encore les yeux fermés, le corps paralysé, mais je gloussais doucement. J’éprouvais un plaisir inédit.

Je me suis vite entichée de cette nouvelle station, me réjouissant même par avance — moi, qui adore dormir et déteste les réveils forcés — de me faire réveiller par je ne sais quel prêche chanté avec ferveur sur fond de guitare électrique énergique. Il m’a d’abord été difficile d’expliquer ce qui me plaisait tant. Je suis une athée impénitente, à qui le sentiment religieux a toujours été étranger ; mon plaisir n’était donc pas d’ordre spirituel. En revanche, je me suis départie il y a longtemps de mon mépris adolescent pour les religieux : je n’ai pas la foi, mais je comprends que d’autres croient. Mon rire n’était donc pas un rire cruel, pas une simple moquerie. En y réfléchissant, j’ai compris qu’il était l’expression du degré d’étrangeté entre mon monde et le monde des évangélistes — en d’autres mots, l’expression du dépaysement. Pour moi, Praise 106.5, c’était un peu radio-Pluton. Ces quelques minutes d’adoration de Jésus avant le lever du soleil étaient comme une fenêtre vers un pays exotique, un horizon totalement inconnu. J’ai toujours eu une prédilection pour l’absurde, d’Alice aux Pays des merveilles à Ionesco : j’aime découvrir des mondes dans lesquels les lois de la réalité ne s’appliquent plus, j’aime tout ce qui contraste avec le réel. Praise 106.5 contrastait spectaculairement avec ma réalité.

J’ai alors compris, dans un deuxième temps, que ce que me révélait ce contraste entre le monde des évangélistes et le monde dont nous gavent toutes les autres stations de radio, c’était que le réel avait changé de côté. Le monde de terreur covidienne que construit la CBC sur les ondes, et le monde où Justin Bieber passe pour la fine fleur de la musique du XXIe siècle, ce monde-là n’a plus qu’un rapport ténu avec la réalité (la seule, la vraie). Et force m’a été de reconnaître que Praise 106.5, dans sa dévotion christique, avait moins largué les amarres que les autres.

Évidemment, la question m’a traversée de savoir si ce n’était pas moi qui commençais à délirer. Je me suis interrogée sérieusement. J’en ai conclu, temporairement (il faut toujours examiner sa raison régulièrement), que non — mon observation avait une explication raisonnable.

En fait, ce n’était pas la première fois que je m’apercevais que les chrétiens (et cela vaut sûrement pour d’autres religions que je connais moins), les chrétiens, donc, semblaient se souvenir de vérités et de principes qui avaient déserté les cœurs et les esprits de beaucoup de mes contemporains. En un mot : ils n’étaient pas nihilistes. Ce qui me donnait le sourire à six heures du matin sur Praise 106.5, c’était la joie véritable, et la force de la foi de tous ces chants, et même des interventions des animateurs. C’était le contraire du nihilisme : tous étaient convaincus de l’immensité de la bonne nouvelle que représente l’existence de Jésus. Ils croyaient en quelque chose, et cette foi les sauvait, ici et maintenant, car elle les rendait joyeux et enthousiastes.

Cette ferveur et cette conviction me touchent. Je ne suis toujours pas plus convaincue que Jésus va me sauver (et c’est un problème : si c’était le cas, je serais certainement plus heureuse et plus en paix que je le suis), mais je comprends mieux comment c’est la foi en quelque chose, et d’abord en nous-mêmes, qui nous a tous abandonnés, et combien c’est cela qui nous tue. La CBC et tous les grands médias travaillent activement à notre démoralisation, et à la pulvérisation de tout qu’il y a de grand, de beau et d’humain. J’ironisais plus haut, mais qui veut réellement se réveiller au dernier décompte des morts du covid ou du nombre de vaccinés, ou à des discussions sur la nécessité d’éviter les mots « blackmail » et « spooky » au risque de provoquer d’irrémédiables microagressions (véridique) ? Est-ce vraiment ce que nous sommes devenus ? Est-ce à cela que nous nous sommes réduits ? Quel est ce nouveau culte mortifère dans lequel nous entrons, atrophiés et rampants ? Ce puritanisme désespéré ? Où est passé notre goût pour la vie ? Où est passé notre élan vital ?

Les évangélistes de la radio ne sont pas démoralisés, eux. Ils ont une raison de vivre qui leur donne de la force et leur permet de circonscrire à leur juste place les aléas du sort, comme la survenue de la maladie. Les activités de charité sont régulièrement promues sur les ondes : ces chrétiens-là, jusqu’à maintenant, en tout cas, semblent rester fidèles à l’universalisme de leur religion. Pas de débat sur qui est vacciné, qui ne l’est pas, pas de moralisation sur ce terrain-là…

Évidemment, je ne m’illusionne pas sur toutes les hypocrisies qui vont avec la religiosité : il y a peu de chrétiens qui vivent une vie véritablement chrétienne, et peu d’amoureux de Jésus qui cherchent véritablement à l’imiter dans leur vie de tous les jours. Beaucoup de leçons données et de doigts pointés, et peu d’exemples vertueux. C’est la nature humaine. Mais j’observe simplement qu’en ces temps de désintégration généralisée, certains n’ont pas tout abandonné. Certains se souviennent de ce que signifient l’humanité, et l’universalisme. Certains ont une raison supérieure qui justifie leur vie et leur apporte une joie véritable. Certains célèbrent et se réjouissent sincèrement, incarnant ainsi une humanité vivante et saine quand tant d’autres se complaisent dans un culte de la mort déshumanisé et déshumanisant.

La question devient donc : que faire lorsqu’on n’est pas touché par la grâce ? Comment survivre lorsque tout s’effondre ? À quoi se raccrocher ? C’est le deuil de plusieurs siècles d’histoire que ceux qui n’ont pas épousé le nouveau piétisme covidique (ou woke, ou climatique…) doivent faire. Bien sûr, Nietzsche propose d’en rire ; Onfray de faire jouer un quatuor sur le pont du Titanic qui coule, car rien n’arrête la fatalité — et ils ont probablement raison. Mais pour les cœurs trop fragiles comme moi, c’est beaucoup de choses qui meurent en même temps, et en rire ne me soulage pas de toute ma peine.

Mon père s’apprête à me rendre visite de France. Trois ans qu’on ne s’est pas vus. Ma maison est trop petite pour l’accueillir ; il logera donc chez une voisine qui tient un bed and breakfast. Hier, elle m’a demandé, « juste une idée comme ça », si on pouvait envisager qu’il entre et sorte de sa chambre au moyen d’une échelle posée sur le toit du garage, au cas où son test PCR à l’arrivée soit positif.

Je suis Alice, coincée au Pays des merveilles. Allons-nous nous réveiller de ce cauchemar collectif ?

Vivement demain, six heures.

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