La barbe

Radio-Canada nous informe aujourd’hui, 25 septembre, que « des sikhs dénoncent une politique de masques de la GRC » (1). Je ne m’attarderai pas sur la laideur phraséologique de cet énoncé ; si je devais commencer à recenser toutes les entorses à la langue française dont se rend coupable la chaîne publique, j’y passerais mes journées.

Quelle est donc cette histoire ? Voici ce que dit l’article :

Des agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) de confession sikhe dénoncent une politique du corps policier sur le port du masque, la jugeant discriminatoire. Depuis le 19 mars, la GRC exige que ses agents de première ligne portent un masque médical respiratoire N95 « bien ajusté ». Dans une note interne, la commissaire Brenda Lucki indique que l’une des causes les plus courantes en cas d’ajustement inadéquat est la barbe. 

Or, chez les sikhs, la barbe est un symbole religieux (avec le turban, elle fait partie du kesh, un des « cinq K », les commandements qui président à l’accoutrement dans le sikhisme). Radio-Canada nous affirme donc que les agents qui ne voulaient pas se raser la barbe, en l’occurrence, des musulmans et des sikhs, ont été « affectés à des tâches administratives ou ont démissionné. »

Si vous ne voyez pas le problème, c’est que vous n’avez pas encore tout compris au multiculturalisme. Je laisse donc Balpreet Singh, le conseiller juridique de l’Organisation mondiale des sikhs, vous mettre au parfum : « Pour moi, cela met en évidence un problème […], celui de ne pas comprendre la nécessité de s’adapter aux besoins des employés. » Mais c’est bien sûr ! Peu importe que cette consigne s’inscrive dans le cadre de mesures sanitaires (quoi qu’on en pense), et vise à protéger les agents publics et la population : elle devrait « s’adapter aux besoins des employés. » Parce que quand on est barbu pratiquant et agent de la GRC, la religion passe avant le devoir, et avant la santé du public. D’ailleurs, le fait même que l’Organisation mondiale des sikhs s’en mêle révèle l’étendue du pouvoir que s’arrogent les religieux, et a fortiori tout groupe identitaire, dans le pays. Avec cette règle, la GRC se rend coupable de crime de lèse-minorité, péché multiculturel s’il en est.

On m’excusera d’insister et de noter qu’en matière de mépris des valeurs religieuses, il ne s’agit pas ici de forcer des médecins catholiques à pratiquer des avortements, par exemple, mais simplement de demander à ce que des policiers de terrain portent correctement des masques lors de leurs interactions avec le public, afin de limiter la propagation d’un virus qui a mis le monde sens dessus dessous. La pertinence de cette mesure n’est pas le sujet : la question est de savoir comment un groupe religieux peut qualifier ce type de mesure de discrimination.

Dans mon monde à moi, comme dirait Alice, est discriminatoire toute mesure qui vise un groupe en particulier. La règle n’interdit pas aux sikhs ni aux musulmans d’être agents de la GRC. Elle spécifie simplement que la barbe est incompatible avec le port du masque N95, requis pour les postes « de première ligne ». Tous les barbus sont concernés, et à ce que je sache, les sikhs et les musulmans n’ont pas le monopole de la pilosité faciale.

Il faut donc une dose de mauvaise foi comme seule la nouvelle religion diversitaire, pour reprendre le mot de Mathieu Bock-Côté, en est capable, pour affirmer qu’il s’agit d’une mesure discriminatoire. Comme toujours dans ces cas de revendication minoritaire, c’est un accès de nombrilisme qui relève du caprice de l’enfant convaincu que le monde tourne autour de lui. On déduirait aisément de leur réaction que les sikhs ont inventé le port de la barbe ! Pour la petite histoire, le Courrier International rapportait en 2006 qu’en Inde, parmi les jeunes hommes sikhs, de plus en plus renonçaient à la barbe et au turban, au grand dam des vieux religieux (2). Comme quoi, aujourd’hui, au pays des sikhs, on peut être sikh sans barbe. Étonnant, non ?

Par ailleurs, le conflit entre le port de la barbe et celui du masque n’est pas nouveau et existe dans d’autres domaines : on demande aux pompiers, par exemple, de se raser de près afin de pouvoir porter le masque de protection respiratoire nécessaire lors d’interventions dans les incendies. Le feu serait-il anti-sikhs ? La question mérite d’être étudiée.

L’accusation de discrimination est donc fallacieuse et ne tiendrait pas une seconde dans un monde où les mots auraient encore un sens. Mais je n’aurais pas glosé si longtemps si, justement, le sens des mots était intact et la raison collective inentamée. Le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, n’a pas tardé à réagir à l’affaire : « Tous les agents doivent avoir les mêmes chances d’offrir des services à leur communauté tout en pratiquant leur foi. Ils ne doivent pas subir de discrimination fondée sur la religion. » Et Justin Trudeau d’enfoncer le clou : il se dit « très déçu » et affirme que cette règle n’aurait jamais dû être édictée. Il espère que la situation sera « rectifiée rapidement », et emploie, lui aussi, le terme de « discrimination » pour la qualifier.

Avec cet épisode navrant, on assiste à un nouvel exemple de l’intolérance à la frustration et de la négation de toute notion de limite (intelligemment discutée par Eugénie Bastié dans le cadre de l’écologie) qui sévit dans le monde contemporain. Ces personnes — ici, des religieux — refusent les limites propres à leur réalité strictement de la même manière que, par exemple, certains couples d’homosexuels parlent d’un « droit » à l’enfant alors même que leur réalité (biologique, en l’occurrence) le leur refuse. Le droit à l’enfant des couples d’hommes est une tentative d’obtenir dans le monde social ce que le monde matériel leur dénie. C’est un refus des limites inhérentes à toute réalité. C’est exactement comme si un groupe de personnes de petite taille (au sens littéral, je ne parle pas ici des nains), exigeait des dérogations aux examens sportifs pour intégrer les équipes de basket de haut niveau, pour cause de discrimination physique (bientôt, le « taillisme », j’en suis sûre). Quand on est petit, il faut faire son deuil d’une carrière dans le basket ou le saut en longueur. Quand on est un homme, il faut accepter de ne pas pouvoir porter d’enfant. Quand on est nul en maths, on a peu de chance de finir à la NASA. C’est ainsi. Toute potentialité existentielle s’inscrit nécessairement dans des limites. Mais qui dit limites ne dit pas impossibilité : petit et sportif, on deviendra peut-être jockey hors-pair ; couple homosexuel, on envisagera de fonder une famille en adoptant ; oublié de la bosse des maths, on se révélera peut-être artiste hors du commun. Et sikh pratiquant déterminé à servir au sein de la GRC, on occupera de bonne grâce un poste administratif en temps de mesures sanitaires strictes.

Car à la différence des hommes homosexuels qui n’ont pas choisi de naître ni hommes, ni homosexuels, on peut défendre l’idée que l’appartenance religieuse est un choix et qu’il est donc encore moins légitime d’accorder des dérogations au droit sur cette base. On ne peut pas choisir de mettre la religion au cœur de sa vie, d’en arborer les symboles ostentatoires, et s’attendre à ce que ce choix n’ait aucun impact sur ses interactions avec le monde. Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, réaffirmons que dire oui à quelque chose, c’est dire non à autre chose. C’est une vérité qui vaut pour tout, et que les groupes religieux devraient avoir la sagesse et la grandeur d’accepter au lieu d’abuser cyniquement de principes qui relèvent des droits de l’homme.

Dans cette affaire, la véritable faute revient bien sûr au gouvernement qui reconnaît un caractère discriminatoire à cette situation qui ne l’est pas. En cédant à cette manipulation sémantique, il laisse la porte ouverte à toutes les perversions du droit basées sur de fausses accusations. Après tout, pour reprendre l’exemple des sikhs pratiquants, pourquoi seraient-ils obligés de porter le casque en moto alors que leur turban leur rend la chose bien compliquée ? On pourrait imaginer une exemption au port du casque obligatoire spécifiquement pour les membres de cette religion. Voilà qui donnerait un tout autre sens à la société « égalitaire » que se targuent de bâtir les idéologues au pouvoir.

Mais j’exagère sûrement… (3)

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